LE NOVICIAT

Ma première nuit de novice fut bonne. Je m’étais endormie très vite. Au matin, je me trouvai un peu gauche pour enfiler mes nouveaux vêtements ; ce fut si long que j’arrivai à l’office avec un peu de retard.

Après le petit déjeuner, je me rendis au parloir pour dire au revoir à mes parents. J’étais soulagée de les voir partir et j’espérais de tout cœur qu’ils pourraient très vite oublier l’épreuve que je venais de leur imposer. Ce même dimanche après-midi, je me réfugiai au jardin, où Marie vint à nouveau me trouver. De la fenêtre de son bureau, l’abbesse nous observait.

Marie recommença à parler de mes parents et de la lumière que Dieu ne manquerait pas de leur accorder. Elle mentionna Cécile, son absence, et me dit que lorsqu’elle viendrait me voir, elle serait étonnée de me voir aussi rayonnante et se poserait peut-être des questions sur la futilité de sa propre vie. Je lui fis remarquer que Cécile semblait avoir trouvé son équilibre en vivant avec l’homme qu’elle aimait et qu’il n’y avait aucun mal à cela. Mais Marie voulait me persuader que la vie vécue à la manière de Cécile ne pouvait avoir de valeur aux yeux de Dieu. Et puis Cécile se maquillait, s’habillait avec coquetterie et surtout était trop « intellectuelle ». Comment Dieu pourrait-il pénétrer son cœur ? Marie m’agaçait, mais je n’avais pas le courage de lui tenir tête. Je me contentai d’affirmer qu’elle ne connaissait pas suffisamment Cécile et que l’attitude de notre mère, qui prenait visiblement plaisir à parler en sa défaveur, n’arrangeait pas les choses. Et n’y avait-il pas plusieurs manières de plaire à Dieu ?

Marie changea brusquement de sujet. Elle me redit combien le nom que j’avais choisi était apprécié de la communauté et elle espérait que sainte Claire m’aiderait à apprendre à obéir et à accepter la pauvreté sous toutes ses formes. Sachant bien à quoi elle faisait allusion, je me contentai de lui répondre que jamais je n’accepterais de me détruire, et que pauvreté et désir de destruction de sa propre personne étaient deux choses très différentes à mes yeux. Énervée et malade de chagrin, je la quittai, prétextant le désir de parler à mère Anne avant l’office.

Le mois d’août fut chaud. Je ne quittai guère le noviciat, car je n’avais pas encore d’activité bien déterminée.

Les sœurs étaient très polarisées par les événements du Vatican : qui serait le nouveau pape ? Rien d’autre ne les intéressait, c’était l’unique sujet de discussion de leurs récréations.

Fin août, les aubes de communion de plusieurs paroisses nous arrivèrent afin d’être lavées et remises en état. Pendant les récréations, les sœurs commencèrent par recoudre les ourlets défaits, les boutons manquants, rattraper les accrocs. Je ne participais pas au raccommodage – je n’étais pas douée du tout –, mais je leur tenais compagnie en lisant à haute voix La Croix, seul journal auquel nous étions abonnées. Le jour du lavage fut fixé par l’abbesse, qui nous en avertit la veille. Dès neuf heures, les sœurs firent chauffer l’eau à la buanderie, dans une énorme lessiveuse. Afin de ménager notre habit, nous avions remplacé nos robes par la blouse de ménage. Le voile me gênait, aussi Marie me l’avait-elle épinglé à la blouse. Toutes les sœurs s’étaient mises à l’ouvrage, même la sœur portière, qui lavait et rinçait cordons et voiles. Marie et moi étions l’une en face de l’autre, sœur Gabriel et sœur Marie-de-l’Assomption lavaient à côté de nous, Marie-Véronique-de-la-Croix et Marie-de-la-Providence rinçaient. Sœur Saint-François, sœur Saint-Jean-Baptiste et sœur Marie-du-Sacré-Cœur arrivèrent à onze heures trente pour étendre les aubes dans le jardin.

Après la récréation du début d’après-midi, nous retournâmes à la buanderie pour terminer notre travail, qui dura jusqu’à cinq heures. Ensuite, je restai avec Marie et Marie-de-la-Providence pour laver les dalles de la buanderie et tout ranger jusqu’à six heures.

Ce travail m’éreinta à tel point que, le lendemain matin, je n’entendis pas la cloche du lever, et mère Anne me laissa dormir jusqu’à sept heures quinze, heure de la messe. J’avais mal partout et je ne savais pas comment entrer au chœur tant j’étais honteuse et ennuyée. Mais les sœurs ne levèrent même pas les yeux. Après le petit déjeuner, notre mère m’appela dans son bureau. Elle me demanda de m’asseoir et me dit aussitôt qu’elle était très inquiète au sujet de ma santé : j’avais le teint jaune et je semblais fatiguée. Elle voulut me peser mais je lui opposai un refus catégorique.

Elle n’insista pas et je changeai de conversation en lui rappelant qu’elle m’avait promis des cours d’initiation à la théologie et que ces cours n’étaient toujours pas arrivés. J’en avais plus qu’assez de la lecture de la vie des saints que je lisais et relisais par la force des choses, puisque la bibliothèque ne contenait rien d’autre. Je lui citai presque mot pour mot les déclarations du Concile Vatican II en matière de formation : « Le Concile exhorte de façon insistante tous les chrétiens, et notamment les membres des ordres religieux, à apprendre, par la lecture fréquente des Saintes Écritures, la science de Jésus-Christ […]. Que volontiers, donc, ils abordent le texte sacré lui-même, soit par la sainte liturgie […], soit par des cours appropriés et par d’autres moyens qui se répandent de nos jours d’une manière digne d’éloges. »

Cela déplut fort à notre mère, qui me rappela d’un ton acerbe que saint François et sainte Claire avaient vécu dans l’ignorance et l’avaient imposée dans leurs règles respectives (ce qui n’est pas tout à fait exact). Comme je gardais un silence obstiné, l’abbesse ajouta qu’elle avait peur que je devienne vaniteuse. Toutefois, elle me proposa une solution dont elle avait déjà discuté avec mère Anne : chaque matin, à huit heures quarante-cinq, les trois plus jeunes sœurs, Marie, sœur Saint-François et Marie-Véronique, viendraient me rejoindre au noviciat pour un échange sur l’Évangile du jour et, une fois par semaine, pour l’étude – sous sa conduite – d’un chapitre de la règle. Je jugeai la proposition intéressante – même si elle ne correspondait pas exactement à ce que je souhaitais – et la remerciai. Elle ajouta qu’en ce qui concernait les cours il lui fallait prier Dieu pour savoir si elle pourrait me les accorder.

Qu’allais-je donc devenir si je n’obtenais pas ces cours ? Mes seules lectures resteraient donc des ouvrages de piété de 1930, des vies fleuries de saints ? J’avais besoin de ces cours. Devant une situation aussi bloquée, je décidai d’employer la seule arme qui me restait : j’informai notre mère que je ne lirais plus rien jusqu’à ce que j’obtienne les quelques cours que je savais indispensables à mon développement spirituel. Je saurais attendre, et je m’occuperais en faisant davantage de jardinage…

Je retrouvai mère Anne en train de tricoter au noviciat. Je lui résumai l’entretien que je venais d’avoir avec l’abbesse et lui fis part de ma décision de ne plus ouvrir un seul livre, à part mon livre de prières et ma Bible, jusqu’à la réception des cours. Je guettai sa réaction et fut étonnée lorsque, après un long silence, elle me dit que j’aurais peut-être mieux fait d’entrer chez les dominicaines ou les bénédictines. Elle ajouta que je n’étais pas toujours « gentille » et que je manquais de patience. Rien d’autre ne fut dit jusqu’à l’heure de la lecture, où je la quittai et descendis au chœur.

À genoux devant l’autel, je redevins très humble et je suppliai Dieu de me guider et de me donner un peu plus de force physique, car je me sentais faiblir.

Avais-je tort de tenir tête à l’abbesse ? Mais je voulais aller à Lui avec un corps intact et une intelligence lucide.

Je n’en pouvais plus. Quel avenir pour moi si je ne réussissais pas à m’intégrer ? Et pourrais-je devenir cette sœur ignorante, tout juste bonne pour le travail du jardin et la couture ?

 

Début septembre, notre mère fut contactée par le monastère des clarisses de T., qui désirait nous associer à la session sur sainte Claire qu’il organisait à l’intention de ses trois novices.

Lorsque l’abbesse m’en parla, je fus très intéressée et décidai de ne pas manquer une occasion aussi rare ; nous avions si peu de possibilités de formation ! En outre, j’étais très curieuse de rencontrer d’autres novices. Cela m’aiderait, pensai-je, à faire le point sur ma première année, mon intégration dans la communauté, mes difficultés et mes perspectives. Elles avaient de vingt-sept à trente ans, nous devions avoir les mêmes problèmes et il serait enrichissant d’en parler. Deux autres monastères se déclarèrent intéressés, et nous nous retrouvâmes huit novices, chaperonnées par nos abbesses respectives.

La première journée débuta par de brèves présentations. J’appris que parmi les jeunes femmes présentes, quatre étaient d’anciennes infirmières, une avait une licence de droit et deux autres avaient choisi la vie religieuse sans avoir fait d’études ni exercé aucun métier.

À ma grande surprise, les novices de T. donnèrent le ton en se vouvoyant. Elles semblaient avoir entre elles des rapports très empruntés. Cela me parut étrange, mais les autres semblèrent trouver naturelle cette absence de simplicité. Je me dis alors que la vie dans les autres monastères de clarisses ne devait pas être plus agréable qu’à A.

Nos abbesses étaient présentes, et elles ne nous quittèrent pas un instant de toute la semaine, qui fut décevante à tous les niveaux.

Aucun moment d’échange réel n’avait été prévu pendant cette rencontre, et nous n’étions réunies que pour écouter dans le silence un cours magistral débité sans conviction apparente par un franciscain terne. Une fois ou deux, je tentai d’exprimer une réaction, de poser une question ou de soulever un problème, mais l’assemblée restait silencieuse et me considérait d’un air réprobateur. Lorsque fut abordé le chapitre de la vocation, je cherchai à instaurer une discussion, mais me heurtai immédiatement à des idées toutes faites et à des propos qui me semblèrent singulièrement timorés. Je me sentis vite très seule avec mes interrogations qui restaient sans écho.

Les repas pris en commun à l’hôtellerie se déroulaient dans le silence. Aux moments de détente, nous allions dans le jardin. C’était un très beau jardin, beaucoup plus grand que le nôtre. Quant aux bâtiments, ils étaient anciens et majestueux.

La vie à T. me parut beaucoup plus austère que dans notre couvent ; la tenue des sœurs et les rites qu’elles observaient étaient ceux d’avant le Concile. Ainsi, je fus choquée de constater que lorsqu’une sœur, par hasard, arrivait en retard à l’office, elle n’avait pas le droit de pénétrer dans le chœur et devait par la suite longuement demander pardon à l’abbesse. Cependant, cette vie semblait convenir aux trois jeunes sœurs, et, si elles avaient des difficultés, elles se gardèrent bien de les exprimer durant cette semaine-là. Je ne sentais pas entre elles l’affection qui existait entre nous, malgré les différences d’âge et de culture.

En raison du manque de place, je dus partager la cellule de mon abbesse. La cohabitation se révéla difficile, car non seulement elle ronflait fort et toute la nuit, mais de plus elle ne se lava pas de tout le séjour et dormit tout habillée.

La semaine fut monotone. J’étais déçue, le cours était sec et je ne parvins à établir aucun dialogue avec les autres novices. Chacune resta seule, apparemment indifférente aux autres.

Je fus finalement contente de retrouver A., où les sœurs attendaient avec impatience notre retour. Dans mon monastère, bien qu’incomprise, je me sentais entourée et aimée.

A l'ombre de Claire
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